La dignité de celle qui garde, c'est la sécurité de l'enfant.
J'ai commencé pour protéger les enfants. C'était toute la mission : que les enfants soient en sécurité, que les parents aient enfin quelqu'un à qui se fier. Je regardais tout depuis le côté des parents, parce que c'était le côté où je me tenais.
Puis j'ai commencé à recruter des sitters. Et une conversation après l'autre, elles m'ont montré une part de ce métier que j'avais réussi à ne pas voir.
Ce qu'elles m'ont raconté
Je ne nommerai personne, et j'ai volontairement brouillé leurs histoires, parce qu'elles me les ont confiées. Mais les mêmes choses revenaient, encore et encore, chez des femmes qui ne s'étaient jamais rencontrées.
Des salaires retenus, sous prétexte d'un mécontentement soudain et inventé de toutes pièces. Le sentiment d'être interchangeables. On en perd une, on en trouve une autre, quelle importance. Des femmes qui avaient peur dans les maisons où elles travaillaient. Des femmes accusées, absurdement, de vouloir séduire le mari. Des femmes qui portaient un amour immense pour des enfants qui n'étaient pas les leurs, et à qui on ne rendait presque rien. Pas même un respect élémentaire.
L'une d'elles m'a dit une chose qui ne m'a plus quittée. Elle avait travaillé pour une agence qui lui avait offert une vraie formation, une bonne. Montessori, sécurité de l'enfant, de vraies compétences. Puis l'entreprise a changé de cap et s'est séparée de la plupart de ses sitters presque du jour au lendemain, parce qu'elles ne parlaient pas anglais. Des années de femmes, formées, compétentes, jetées à l'instant où elles ne collaient plus à l'argumentaire commercial.
Le mot qui revenait sans cesse : invisibles
Voilà le paradoxe que personne ne formule à voix haute. Ces femmes rendent nos vies possibles. C'est grâce à elles qu'on peut travailler, voyager, aller à cette réunion, gravir les échelons, traverser la semaine difficile. On leur confie ce qu'on a de plus précieux, nos enfants, et dans le même temps on les traite comme une fonction, pas comme une personne. Remplaçables. Décor. Invisibles.
La plupart des parents ne sont pas des monstres. Le problème n'est pas tel ou tel parent. C'est un système fait pour que ce mépris soit facile, normal, et invisible. L'industrie traite ces femmes comme interchangeables, et la plupart d'entre nous n'ont jamais à s'en apercevoir.
Ce que ça a changé chez moi
Ma mission s'est donc dotée d'une seconde moitié. Il s'agit toujours de protéger les enfants. Mais il s'agit désormais aussi de rendre à ces femmes la place qu'elles ont gagnée, en s'occupant de nos enfants, en leur donnant de l'amour, en rendant notre propre travail possible.
C'est pour ça que nous ne prenons aucune commission sur le salaire d'une sitter. D'autres plateformes prélèvent leur part sur des femmes déjà sous-payées. Nous ne prenons pas un centime du leur. C'est pour ça aussi que nous les vérifions sérieusement, que nous les traitons en professionnelles, et que nous ne jetons jamais personne parce qu'elle a cessé de cocher une case.
Ce vers quoi ça va
Une sitter vérifiée, une famille à la fois, mais aussi une femme respectée à la fois. Les enfants sont en sécurité, et celle qui les protège est enfin vue. C'est tout l'enjeu.